Gouverner le Rhône à l’heure de la disparition des glaciers

Dans mes deux précédents articles, je me suis interrogé sur les conséquences du réchauffement climatique pour nos cours d’eau et, plus particulièrement, pour le Rhône.

Les scientifiques sont aujourd’hui nombreux à annoncer une disparition progressive des glaciers alpins au cours des prochaines décennies. Si cette évolution se confirme, le Rhône continuera de couler, mais son fonctionnement changera durablement.

La question n’est donc plus uniquement environnementale, mais politique, économique, sociale et juridique.

Le Rhône est alimenté par son bassin versant, qui comprend les glaciers, torrents, affluents, nappes phréatiques, zones agricoles, villes, industries et espaces naturels.

De sa source en Suisse jusqu’à la Méditerranée, il fait vivre des millions de personnes et soutient des activités aussi diverses que l’eau potable, l’hydroélectricité, l’agriculture, la pêche, le tourisme, la navigation, l’industrie ou encore le refroidissement de plusieurs centrales nucléaires françaises. Depuis des décennies ces différentes activités ont coexisté sans remettre profondément en cause l’équilibre général.

La disparition progressive des glaciers pourrait diminuer les débits estivaux ou augmenter la température de l’eau ce qui affecterait directement tous les utilisateurs du Rhône.

Dès lors, qui décidera des priorités lorsque la ressource ne permettra plus de satisfaire simultanément l’ensemble des besoins liés à l’eau potable, à l’agriculture, à l’énergie, à l’industrie, aux milieux naturels et aux activités humaines dépendantes du Rhône ?

Faudra-t-il privilégier l’eau potable, l’agriculture, la production d’électricité, la préservation des milieux naturels, les besoins industriels, la pêche ou les activités touristiques ?

Ces arbitrages ne seront pas uniquement techniques, mais sociétales car il conviendra de faire des choix.

En outre, le Rhône est également un fleuve international qui fonctionne comme un système unique. Aujourd’hui, chaque domaine possède ses compétences, ses autorités et ses objectifs. Dès lors, les décisions prises en Suisse auront des conséquences en France et réciproquement. Par exemple, de gestion de l’eau pour l’agriculture ou pour l’électricité.

Les accords existants devront sans doute évoluer. De nouveaux arbitrages seront probablement nécessaires. Les tensions ne seront pas seulement environnementales. Elles pourront aussi devenir politiques, économiques, sociales et juridiques.

Sommes-nous préparés à cette évolution ?

Pour se préparer à ces changements, il conviendra d’abord de comprendre ces interactions, d’analyser leurs risques, d’identifier les principales entités concernées et de proposer des solutions coordonnées. Pour être efficace, le domaine analysé devra couvrir tout le bassin versant du Rhône.

Pour partager une vision commune des enjeux et des possibles solutions, une telle réflexion devrait réunir les autorités suisses et française, les scientifiques, les producteurs d’énergie, les agriculteurs, les industriels, les pêcheurs, les associations de protection de la nature.

Cette approche conduit naturellement à poser une question : le bassin versant du Rhône devrait-il bénéficier d’un statut particulier lui permettant d’être mieux représenté dans les décisions qui concernent son avenir ?

Dans plusieurs pays, certains fleuves ou écosystèmes ont obtenu une personnalité juridique. Cette reconnaissance ne signifie pas que la nature devient un acteur politique au sens humain du terme. Elle vise plutôt à faire reconnaître que certains éléments naturels représentent un intérêt collectif durable qui doit être pris en compte dans les décisions publiques.

Une bonne gouvernance repose sur plusieurs principes : une vision commune, une identification claire des responsabilités, une analyse des risques, une coordination entre les acteurs concernés et une capacité d’adaptation lorsque les conditions évoluent. Ces principes, utilisés dans de nombreux domaines de gestion des systèmes complexes, pourraient également inspirer la gouvernance du bassin du Rhône.

Car le véritable défi n’est peut-être pas uniquement de mieux gérer l’eau, mais de mieux gouverner un système vivant dont dépend une partie de notre avenir.

On attribue souvent à Émile de Girardin cette formule : « Gouverner, c’est prévoir. »

À l’heure où les glaciers disparaissent progressivement, prévoir ne consiste plus seulement à constater les changements. Cela signifie organiser dès aujourd’hui la coopération, les responsabilités et les décisions qui permettront d’y répondre demain.

N’attendons pas que les tensions deviennent des crises pour agir.

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