Centres de données pour l’IA : des risques que l’on préfère ne pas voir
- La ruée mondiale vers les infrastructures d'intelligence artificielle a un revers largement sous-estimé : les centres de données qui l'alimentent conc
Un boom d’investissement hors normes
L’investissement mondial dans les centres de données devrait passer d’environ 500 milliards de dollars en 2024 à plus de 1’000 milliards dès 2027. Fait notable : les gouvernements en sont devenus un moteur structurel majeur, pour des raisons de souveraineté technologique et de sécurité nationale — ce qui rend ces projets relativement insensibles aux logiques de prudence financière classiques.
Le risque climatique, largement sous-estimé
Selon un rapport publié par l’assureur Allianz en août 2026, environ 79% de la capacité mondiale des centres de données se trouve déjà dans des zones exposées à un risque élevé de catastrophe naturelle, et 54% dans des zones de stress chronique lié à la chaleur et à la sécheresse. Ce n’est pas un hasard : les critères qui attirent les investisseurs — terrains disponibles, infrastructures existantes, accès à l’énergie — coïncident souvent avec une exposition climatique plus forte. Conséquence chiffrée : ces risques pourraient réduire la valeur actualisée du parc mondial de centres de données d’environ 388 milliards de dollars, soit 38% de sa valeur avant adaptation.
L’incendie, premier poste de sinistre
Sur la base de 221 sinistres analysés pour une valeur totale d’environ 677 millions d’euros, l’incendie ressort comme la première cause de sévérité des pertes — plus de 50% des cas — devant les catastrophes naturelles, les actes de malveillance et les pannes électriques.
Le risque s’aggrave avec la généralisation des batteries lithium-ion, de plus en plus utilisées dans ou à proximité des salles serveurs pour pallier l’instabilité des raccordements électriques. Ces batteries peuvent déclencher un emballement thermique : un incendie auto-entretenu à haute température qui ne dépend pas d’un apport d’oxygène externe pour se propager, ce qui le rend particulièrement difficile à maîtriser une fois engagé. Les moyens d’extinction classiques peinent à l’arrêter, et les systèmes de suppression eux-mêmes — vibrations, humidité, contamination — peuvent endommager des équipements sensibles au passage. Certains sinistres réels dans des installations hyperscale ont généré des pertes de 50 à 100 millions d’euros, avec des reconstructions longues et complexes.
L’eau et l’électricité, ressources sous tension
Plus de 90% des pertes d’exploitation modélisées par Allianz proviennent de perturbations en amont de la chaîne d’approvisionnement plutôt que de dommages physiques directs — un risque systémique diffus, pas seulement localisé. La disponibilité de l’eau, en particulier, est une dépendance clé pour le refroidissement, dans un contexte de restrictions environnementales qui se durcissent.
Le cas suisse : Beringen, symbole d’une tension croissante
La Suisse n’est pas épargnée. À Beringen (Schaffhouse), le mégacentre de données en construction consommera jusqu’à 75% de l’électricité du canton dès 2028. L’exploitant, l’américain Stack Infrastructure, a obtenu l’autorisation d’utiliser 55’000 m³ d’eau par an — l’équivalent de la consommation annuelle d’environ 500 ménages suisses. Or aucune loi suisse n’oblige aujourd’hui les exploitants de centres de données à divulguer leur consommation d’eau.
Le projet a suscité une contestation citoyenne inédite début juillet 2026 : un collectif militant a installé un campement à Benken avant d’être délogé par les autorités, dénonçant l’impact du site sur l’approvisionnement en eau potable d’une région déjà sèche.
Plus largement, l’Office fédéral de l’énergie estime que la consommation électrique des centres de données en Suisse pourrait passer de 2,1 TWh en 2024 à 3,5 TWh d’ici 2030 dans le scénario le plus haut — soit 6% de la consommation nationale de 2024.
Ce que cela révèle
Le débat public suisse autour de l’IA reste largement centré sur la gouvernance des usages — éthique, souveraineté, conformité. La question de son empreinte physique — eau, électricité, sol, exposition climatique, risque incendie — peine encore à trouver sa place dans les agendas politiques et professionnels, alors même qu’elle se joue déjà concrètement sur le terrain, à Beringen comme ailleurs.
*Sources : rapport Allianz Commercial sur les risques de construction des centres de données (août 2026) ; RTS, Le Temps, SWI swissinfo.ch, Office fédéral de l’énergie.*