Quand la nature nous oblige à repenser notre gouvernance
Après les glaciers… quel avenir pour le Rhône ?
L’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL a récemment publié un article au titre évocateur : « Le chant du cygne des glaciers ». Les scientifiques y rappellent qu’une grande partie des glaciers suisses pourrait disparaître au cours des prochaines décennies si le réchauffement climatique se poursuit.
Cette perspective amène une question qui dépasse largement le monde de la montagne :
Que deviendra le Rhône ?
Le Rhône prend sa source au Glacier du Rhône. Certes, il est ensuite alimenté par de nombreux affluents, les précipitations et les nappes souterraines. Mais les glaciers jouent aujourd’hui un rôle essentiel : ils constituent une réserve naturelle qui soutient les débits pendant les périodes chaudes et sèches.
La disparition des glaciers ne signifiera donc pas la disparition du Rhône. En revanche, son fonctionnement changera profondément. Les débits estivaux diminueront, la température de l’eau augmentera et les épisodes de sécheresse risquent de devenir plus fréquents.
Le Rhône n’est pourtant pas seulement un fleuve.
Il est l’axe central d’un vaste bassin versant qui traverse plusieurs cantons suisses avant de poursuivre son cours en France jusqu’à la Méditerranée. Il constitue un véritable système naturel, économique et social dont dépendent des millions de personnes.
Le Rhône fournit de l’eau potable, permet l’irrigation des cultures, contribue au refroidissement de certaines installations industrielles, soutient le tourisme, les activités de loisirs, la pêche et abrite une biodiversité remarquable.
Il est indispensable à la production d’électricité, tant en Suisse, grâce à l’hydroélectricité, qu’en France, où il contribue également au refroidissement de plusieurs centrales nucléaires. Une diminution des débits ou une hausse de la température de l’eau pourrait donc avoir des répercussions bien au-delà des seules questions environnementales.
Modifier durablement son régime hydrologique revient donc à modifier l’équilibre de nombreuses activités humaines.
Les conséquences environnementales sont déjà connues : réchauffement des eaux, diminution de certains habitats aquatiques, difficultés accrues pour des espèces sensibles comme les salmonidés, apparition d’espèces mieux adaptées aux eaux chaudes.
Les conséquences économiques pourraient être tout aussi importantes. Les producteurs d’électricité devront adapter leur gestion des barrages. Les agriculteurs auront davantage besoin d’eau au moment même où elle deviendra plus rare. Certaines industries devront revoir leurs systèmes de refroidissement. Les collectivités devront sécuriser leur approvisionnement en eau potable.
Mais ce sont peut-être les conséquences sociales qui sont les moins anticipées.
Lorsque la ressource diminue, les usages entrent inévitablement en concurrence.
Qui sera prioritaire entre l’eau potable, l’agriculture, l’énergie, les besoins des milieux naturels, les loisirs ou la pêche ?
Ces arbitrages ne relèvent plus uniquement de la technique. Ils deviennent des choix de société.
Les tensions observées aujourd’hui dans plusieurs régions d’Europe autour du partage de l’eau montrent que ces questions ne sont plus théoriques. Elles concernent déjà les décideurs publics, les agriculteurs, les industriels, les associations environnementales et les citoyens.
Le Rhône est également un fleuve international.
Les décisions prises en Suisse auront des répercussions en France, où le fleuve joue lui aussi un rôle majeur pour l’agriculture, la production d’électricité, l’industrie et les écosystèmes. La gestion future de cette ressource nécessitera probablement une coopération encore plus étroite entre les deux pays.
Face à cette évolution, une interrogation demeure.
Nous continuons souvent à traiter les problèmes séparément : énergie, agriculture, biodiversité, pêche, urbanisme ou tourisme.
Pourtant, le Rhône relie tous ces domaines.
Dans le monde industriel, lorsqu’un système devient complexe, on commence par analyser les interactions entre tous ses composants avant de rechercher des solutions. Cette approche, fondée sur l’analyse des risques et la compréhension des interdépendances, pourrait utilement inspirer la gestion de notre patrimoine naturel.
Le véritable enjeu n’est peut-être pas seulement la disparition des glaciers.
Il est de savoir si nous sommes capables d’anticiper les conséquences de cette transformation plutôt que d’attendre qu’elles s’imposent à nous.
Car le Rhône n’est pas uniquement un fleuve.
Il est le reflet de notre capacité à gérer collectivement une ressource vitale dans un monde qui change.